11 novembre 2008

Ben Ali explique pourquoi il a fait le changement de 7 novembre 1987: Une page méconnue de l'Histoire de la Tunisie

Blog de Sami Ben Abdallah www.samibenabdallah.com

 

« Je n'ai jamais imaginé être amené un jour à occuper les premières loges de l'Etat »

« Je n'ai jamais ourdi de complot dans l'ombre. Je n'ai jamais pensé que c'était mon destin »

 

« Bourguiba ne m'appelait pas pour n'importe quoi. Il me choisissait pour que je procède à une succession de répressions sanglantes au lieu d'inaugurer une politique. S'il avait eu de la mémoire, il se serait souvenu de ce que je lui avais dit en février 1984, alors que j'étais ministre de l'Intérieur. Les prisons étaient pleines. L'arbitraire régnait, les islamistes manifestaient dans les rues et on ne songeait qu'à les réprimer».

 

Le 7 Novembre 1987 ? « Tout le monde a été surpris. Personne ne se doutait de rien, sauf, je dois le reconnaître, dans les derniers jours, les autorités algériennes. [Cela veut dire qu'elles ont un bon service de renseignement ?]  Cela veut dire aussi que notre service de renseignement est meilleur puisque nous savions qu'ils savaient ».


 

 

Interview accordée par le Président Zine El Abidine Ben Ali à l'hebdomadaire « Le Nouvel Observateur » (parue dans l'édition du 9-15 septembre 1988)

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Question : Ce qui me passionne, c'est d'apprendre comment un beau matin un homme décide de prendre la place d'un Chef d'Etat ?

Réponse : «Un beau matin» ? Comme vous y allez ! Dites plutôt : après de longues et laides années. On ne se résigne pas allègrement à la dégradation d'un père qu'on respecte et qu'on aime. Mais ce qui me frappe, c'est que tous les visiteurs repartaient de Tunisie avec l'impression que les choses ne pouvaient pas durer et que lorsque leurs prévisions ont été confirmées ils ont été surpris.


Question :
C'est vrai pour les Français mais ça l'est aussi pour les Tunisiens...

Réponse : Tout le monde a été surpris. Personne ne se doutait de rien, sauf, je dois le reconnaître, dans les derniers jours, les autorités algériennes.


Question : Cela veut dire qu'elles ont un bon service de renseignement.

Réponse : Cela veut dire aussi que notre service de renseignement est meilleur puisque nous savions qu'ils savaient.


Question : Cela dit, on pouvait très bien s'attendre à la fin du règne de Bourguiba et être surpris par votre accession au pouvoir. Pouvez-vous me dire quand vous en avez eu l'idée ?

Réponse : J'ai eu le sentiment en 1984 que le Président Bourguiba n'était plus en possession de toutes ses facultés. Je le voyais tous les matins. Au cours de nos entretiens, il lui arrivait d'oublier des décisions prises ensemble la veille, de s'étonner lui-même des nominations dont il avait pris l'initiative, de revenir sur des dispositions déjà entrées en application. Je souffrais pour lui car j'étais bourguibiste, évidemment. Qui ne l'était ? Je peux même vous dire : j'adorais Bourguiba. Mais, dès 1984, j'ai compris qu'il fallait sauver Bourguiba de lui-même, malgré lui, contre lui.

 

Question : Avez-vous eu l'impression que votre sentiment était partagé par certains membres du gouvernement de l'époque ?

Réponse : S'il l'était, on le cachait bien. Le constat de la sénilité intermittente ne pouvait pas ne pas être fait, mais les conclusions qu'il convenait d'en tirer ne paraissaient effleurer aucun esprit. On attendait la mort du grand homme et on se disputait pour la succession. Pour un patriote, ce n'était pas supportable. C'était même déshonorant.


Question : Donc, à partir de ce moment, vous pensez à votre rôle personnel..

Réponse : Non, je n'ai jamais nourri l'ambition de supplanter, moi, le Président. Je n'ai jamais ourdi de complot dans l'ombre. Je n'ai jamais pensé que c'était mon destin. De toute manière, selon la Constitution, en cas de carence du Président, c'est le Premier ministre qui lui succède. En 1984, je n'étais pas Premier ministre, et rien ne permettait de penser que je puisse le devenir.


Question : Mais à partir du moment où vous l'avez été, où Bourguiba vous a désigné, vous n'avez pas perdu de temps : un mois et demi après, vous faisiez constater par une commission de médecins, l'inaptitude à gouverner de celui qui vous avait appelé

Réponse : Mais c'est que Bourguiba ne m'appelait pas pour n'importe quoi. Il me choisissait pour que je procède à une succession de répressions sanglantes au lieu d'inaugurer une politique. S'il avait eu de la mémoire, il se serait souvenu de ce que je lui avais dit en février 1987, alors que j'étais ministre de l'Intérieur. Les prisons étaient pleines. L'arbitraire régnait, les islamistes manifestaient dans les rues et on ne songeait qu'à les réprimer. J'étais en net désaccord et je vous dirai quelle est ma politique sur ce point. Mais si la population ne rejetait pas un extrémisme si contraire pourtant au génie de notre peuple, c'est parce que plus personne ne faisait confiance à la justice de l'Etat.

Cette opposition islamiste en exprimait d'autres. Atteint par l'âge et par la maladie, otage d'un entourage néfaste, Bourguiba s'était laissé aller à un comportement politique qui menaçait gravement les fondements de l'Etat moderne qu'il avait cependant lui-même passé des années à édifier. Cet Etat accusait déjà de graves signes de déliquescence à la suite des crises et heurts successifs : crise syndicale, affaire de Gafsa, problème avec la Libye, luttes pour la succession et règlements de comptes, question des islamistes, le tout sur fond de crise économique. Face à cette situation, le pays n'était plus gouverné ni gouvernable. Il était à peine administrable. La Tunisie que vous avez connue ne méritait pas un tel sort. Le besoin d'un redressement s'imposait. Chacun en avait conscience. Mais entre le constat de la déchéance et la précipitation de la chute, il y a un pas que personne n'osait franchir, au risque d'assister, impassible, à l'effondrement de la société.

 

Extraits de l’interview accordée par le Président Zine El Abidine Ben Ali au journal « Le Monde » ( parue le 10 septembre 1988)

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Question : Quels sont les éléments qui vous ont incité à intervenir, en novembre 1987, dans le processus institutionnel ?

Réponse : Rappelez-vous, puisqu'aussi bien « Le Monde » que la presse internationale dans son ensemble en étaient le témoin. L'Etat était quasiment coupé de la société, l'intrigue de sérail tenait lieu de politique, le gouvernement et l'administration étaient confinés à l'inefficacité, le parti au pouvoir était réduit au rang d'une milice, du reste impuissante, l'université vivait une terrible paralysie et des centaines d'étudiants étaient enrôlés dans l'armée, les syndicats étaient démantelés et des partis politiques reconnus en théorie vivotaient dans l'intimidation, la presse d'opposition ou tout simplement indépendante était souvent muselée et les droits de l'homme bafoués. Tout ceci bien sûr sur fond de crise économique et financière aiguë.

On finissait par baisser les bras et par se résigner comme à une sorte de fatalité historique. Bref, les Tunisiens assistaient impuissants au triste spectacle de la décadence de l'Etat et de ses institutions. Ils étaient en passe de perdre foi en leur pays et les candidats à l'émigration ou même au reniement de leur nationalité étaient légion. Il y avait à l'étranger nombre de Tunisiens dont beaucoup fuyaient l'arbitraire.

Les citoyens n'avaient plus confiance ni en leur système de représentation, ni en leur justice, ni en leur système éducatif, ni en leurs entreprises économiques, ni en leur information.

L'image de la Tunisie était sérieusement altérée, y compris dans la presse occidentale, généralement fort compréhensive vis-à-vis de l'état de Bourguiba.

Nous avions honte pour notre pays.

Je cultive les vertus de la lucidité et de la franchise : pourquoi ne pas vous dire que je n'ai jamais imaginé être amené un jour à occuper les premières loges de l'Etat ? Ce n'est un secret pour personne que j'ai appartenu à l'armée et que Bourguiba a toujours tenu l'armée en haute suspicion. Mon itinéraire personnel témoigne de la lente crispation du pouvoir et de sa rupture progressive avec la société civile. Ainsi, lorsque Bourguiba m'avait appelé au poste de Premier ministre, c'était très probablement, dans son esprit, pour m'imposer un pro­gramme d'intimidation de la société et de répression à outrance.

Or, si j'ai été éduqué à cultiver les vertus de l'ordre et de la discipline, et j'y reste attaché, je n'ai jamais eu de goût pour la répression. C'est pourquoi, ayant été le témoin de la dangereuse impasse dans laquelle se trouvait mon pays, il n'y avait pour moi d'autre issue que de m'employer à l'en sortir ou de me démettre. J'ai fait ce que me commandait le devoir, dans le strict respect des dispositions de la Constitution et dans le respect des valeurs ethniques qui font la fierté des peuples


Question : Quand avez-vous pris votre décision ?

Réponse : Certains faits m'ont particulièrement atterré et m'ont mis devant mes responsabilités : Bourguiba était comme frappé d'amnésie et ses moments de lucidité devenaient rares. C'est ainsi qu'il lui arrivait d'oublier et de renier ce qu'il avait décidé la veille. L'Etat courait le risque de discrédit. Ainsi, le Chef de l'Etat a voulu renvoyer des ministres qu'il avait choisis un jour auparavant.

Depuis mon rappel au ministère de l'Intérieur en 1984, après ce que l'on a appelé l'émeute du pain, j'ai été le témoin de la dégénérescence de l'Etat. Les institutions étaient démantelées ou vidées de leur substance. Le pays était ainsi livré à une quasi-anarchie et au développement inéluctable de la violence ; de fait, la violence couvait.

Et puis, je voyais quotidiennement le Chef de l'Etat et je pouvais donc mesurer à quel point son état de santé se détériorait et ses capacités intellectuelles s'amenuisaient. Le pays n'était pas gouverné et il risquait de devenir ingouvernable. J'ai aussi été témoin du développement démesuré de l'obsession répressive chez cet homme qui avait été un grand politique. C'est ainsi qu'il tenait à faire rejuger les islamistes en vue d'obtenir leur condamnation à mort.

J'étais terriblement triste pour mon pays et pour cet homme qui fut sans conteste un grand patriote, un grand leader et un Chef d'Etat prestigieux. L'âge avait eu raison de son génie. C'est en somme le grand naufrage.


Question : Est-il exact que vous ayez alors confié à certains de vos proches que vous ne vouliez pas être un nouveau général Garbay* ?
Réponse : Oui, et j'avais beaucoup de peine à limiter les dégâts.

*

*Qui est le Général Garbay: Le 13 janvier 1952,le nouveau Résident, le général Jean de Hauteclocque, un résident « autoritaire » est envoyé à Tunis. Il décida d'employer la manière forte. Il lança de vastes opérations de ratissage dans la région du cap Bon, à une soixantaine de kilomètres de Tunis, foyer traditionnel d'agitation. pillages, destructions, exécutions sommaires, viols de femmes et de jeunes filles...etc . c’est moi qui  ai ajouté cette précision

 

 

Bourguiba et ses Premiers ministres

 

* C'est moi qui ai choisi le titre

Extrait du livre "Le Syndrôme Bourguiba", d'Aziz Krichen, retranscrit par Sami Ben Abdallah. "Le présent texte a été écrit pour l’essentiel en juillet 1990. Plusieurs longs métrages ont été réalisés depuis qui annoncent que nous sommes peut-être à la veille d’un changement radical des perspectives de notre cinéma national. L’échec engendre l’échec mais le succès peut aussi favoriser le succès." In le syndrome Bourguiba par Aziz Krichen, CERES productions, avril 1993, page 15 et suivantes.Pour ceux qui le peuvent, Sami Ben Abdallah vous recommande d'acheter le livre.
Aziz krichen, socio-économiste de formation
, est l’auteur de différentes publications dont notamment des essais sur les problèmes de la culture et de l’intelligentsia. Il s’occupe actuellement de la rédaction en chef d’un bimensuel économique à vocation maghrébine. (présentation d’Aziz Krichen en 1993, extraite du "Syndrôme Bourguiba").

 

De ce personnage, nous connaissons le mythe – le bâtisseur de l’Etat, le fondateur de la nation, le presque- Dieu à partir de quoi tout débute - et nous connaissons la réalité – le leader populaire sorti du pays profond, non pas pétrisseur mais lui-même pétri dans l’argile humaine de l’humanité de ce pays et qui , pendant prés d’un demi-siècle, s’est assimilé à la Tunisie au point de la personnifier, avec ses ambitions et ses incohérences.

Nous savons presque tout de lui parce qu’il avait la faiblesse de croire que tout ce qui le concernait était édifiant et riche d’enseignements pour le reste de ses concitoyens. Nous savons tout du milieu où il a été élevé, nous savons tôt des écoles qu’il a fréquentées, des maîtres qu’il a eus, des poèmes qu’il a appris, des femmes qui ont partagé son lit ; nous savons tout de la formation de ses idées sociales, des luttes et des manœuvres politiques où il s’est engagé, du processus qui l’a conduit à la conquête du pouvoir et des méthodes qu’il a utilisées pour s’y maintenir. Il ne nous a rien épargné, pas même les détails triviaux ou burlesques : le testicule qu’il a en moins ; les chaussures égarées en traversant le désert libyen ; les dessous de Wassila qu’il reniflait en cachette dans sa cellule les jours de déprime…

Cet homme qui se croyait tenu de donner son avis sur rien et sur n’importe quoi, qui s’estimait en droit de parler de tous et de chacun, qui prenait un plaisir infini à se raconter en public (public qui semblait souvent trouver lui-même son compte en l’affaire comme si le narcissisme exhibitionniste du chef compensait son propre désir narcissique inassouvi), cet homme qui n’hésitait pas, à travers la radio et la télévision, à entretenir la population du moindre événement de sa vie familiale, qui a rappelé des dizaines de fois dans ses discours le souvenir de sa mère poussant à plusieurs reprises l’impudeur jusqu’aux larmes – presqu’à aulne occasion pourtant cet homme n’aura mentionné le nom de son père, il n’aura presque jamais évoqué sa mémoire, pas une seule fois il n’aura fait positivement référence à lui.

On dira qu’il en a été très tôt séparé. Comment expliquer alors qu’il n’ait jamais exprimé son émotion à cet égard ? par décence ?ce n’est pas plausible ; il n’en était pas capable. Non, en vérité, son silence sur ce sujet précis du rapport au père est plus éloquent que la plus bavarde des confessions. Dans une société dominée par les valeurs patriarcales, où la seule filiation considérée est celle qui relie le fils à son géniteur masculin, un mutisme aussi insolite ne peut signifier qu’une chose : Bourguiba ne voulait rien devoir à personne de ce qu’il était devenu. Reconnaître une présence féminine, admettre des soins et une affection maternels , c’est-à-dire une espace de chaleur animale autour des premières années de son existence, il pouvait le concéder sans difficultés. Il pouvait même le revendiquer et s’en prévaloir. Mais avouer une autorité paternelle, autrement dit la délégation d’un héritage culturel et moral, la transmission d’une loi sociale, de cela il n’était pas question : il ne pouvait être redevable d’aucune dette de ce type.

Lui n’avait pas mission de préserver une continuité, il était chargé au contraire d’introduire une rupture, il ne venait pas pour assurer une succession mais pour  fonder un ordre nouveau, le sien. Il ne pouvait pas avoir été engendré par un père particulier : il sortait tout droit des flancs mystérieux du destin, une sorte d’accident extraordinaire dans le déroulement du temps. Bourguiba, de ce point de vue, c’est la reprise du mythe prophétique- sa naissance résulte de la décision d’un être métaphysique fécondant de son souffle le ventre d’une femme de modeste extraction…

Ce qui confirme cette analyse, c’est le traitement qu’il réservera à tous ceux qui ont objectivement rempli vis-à-vis de lui un rôle de père par procuration : il ne s’est pas arrêté avant de les avoir tous éliminés. Ses frères aînés en premier lieu qui l’ont éduqué et entretenu jusqu’à l’achèvement de ses études supérieures en France. Il ne s’est pas privé, même parvenu au pouvoir et même après leur disparition, de les couvrir publiquement de sarcasmes et de propos malveillants, comme si leur mort naturelle ne suffisait pas et qu’il voulait les tuer de ses propres mains en salissant leur mémoire.

Ses aînés en politique ensuite, ceux auprès de qui il fit ses premières armes. Il s’est d’abord férocement attaqué aux membres de la vieille garde du Parti Libéral Constitutionnel et notamment à leur figure de proue, le Cheikh Abdelaziz Thaalbi, à l’égard duquel son comportement fut spécialement odieux. Plus tard, ce sera le tour des générations de militants nationalistes du début du siècle, les dirigeants du Parti Evolutionniste et ceux du Mouvement Jeune Tunisiens.

Bourguiba critique, condamne, réprouve, il dénonce l’action de ses devanciers, mais sans jamais se donner la peine de la situer à l’intérieur des contraintes du réel où elle se développait ; il ramène toutes les faiblesses qu’il identifie aux tares et aux carences individuelles des leaders qui l’ont précédé. Dans ces conditions, sa critique n’est plus une évaluation relative, elle devient une dénonciation absolue ; elle ne porte plus sur des programmes, elle vise à démolir des personnes ; et lui-même ne vient pas pour continuer l’œuvre de redressement national commencée avant lui, quitte à la corriger et à l’amender, il vient à l’inverse pour précipiter dans le néant tout ce qui l’a précédé et instituer sa propre action sur la page blanche d’une histoire qui ne débute verticalement qu’avec lui.

Mais c’est quand il accède au pouvoir que le travail de destruction des sources d’autorité antérieures à la sienne va se développer dans toute sa frénésie systématique. Il sera réalisé avec une obstination méthodique et planifiée puisqu’il pouvait s’appuyer maintenant sur la puissance de l’Etat. les liquidations vont être effectuées par époques entières. On se débarrasse des réformateurs du XIX ème siècles, on se débarrasse de l’héritage turc, de l’héritage arabe, de l’héritage romain, de l’héritage carthaginois, de l’héritage berbère. Toutes les grandes figures qui ont jalonné le processus de construction de notre personnalité historique sont jetées aux oubliettes l’une après l’autre. Aucune d’entre elles ne trouve grâce aux yeux de Bourguiba, aucune n’est digne de lui, aucune ne doit demeurer. Pas même Jugurtha, le héros de la résistance Numide, dont il ne s’est réclamé à quelque occasions que pour mieux démarquer son propre primat puisqu’il n’oubliait jamais de préciser que lui était un Jugurtha qui avait réussi…

Ainsi, par radiations rétrospectives, des temps modernes jusqu’à l’antiquité classique, le pays est littéralement dépouillé de son passé –et Bourguiba s’est délivré de tous ses pères potentiels. Il n’y a plus de modèle, plus d’exemple, plus de précèdent : il peut désormais apparaître comme la seule référence. Dans une longue lignée de nains, il est le premier, il est l’unique géant. Avant lui, il n’y avait rien ; à partir de lui, tout commence, tout devient possible.

Il n’a plus de pères. Les Tunisiens non plus. Le champ est libre : il va être lui-même leur père, et eux ses fils. Mais là encore, on va le voir, quand on ne peut pas être le fils de ses pères, on ne peut pas être le père de ses fils. Ce qui est remarquable en effet avec cet homme qui se prenait pour un bâtisseur et  pour un fondateur et qui ne se voulait pas de précurseurs sur cette voie, ça va être son incapacité congénitale à former des successeurs, à avoir des héritiers, c’est-à-dire finalement à garantir les conditions de continuité et de pérennité de sa propre ambition. Il s’acharnera sur ses fils comme il s’est acharné sur ses pères.

Bourguiba a accédé au pouvoir suprême à un âge relativement avancé, 55 ans. Pendant environ 15 ans, il va cumuler les charges de Chef de l’Etat et e chef du gouvernement. En 1967, une sérieuse alerte cardiaque le contraint à se dessaisir d’une partie de ses fonctions, celle en rapport avec la gestion directe des affaires. En novembre 1969, il créé ainsi le poste de Premier ministre. Lui-même se situe désormais en retrait, sur une seconde ligne de crete. A ce moment, la liste de ses victimes est déjà fournie : son propre fils biologique, bourguiba Junior, mais aussi Mongi Slim, Ahmed Ben Salah, sans parler d’autres prétendants potentiels –Taib Mehiri, Ahmed Tlili….- dont la mort accidentelle ou provoquée était survenue à point nommé.

Jusque-là pourtant il ne s’agissait que d’épisodes mineurs, si l’on peut dire. Ce n’est qu’à partir de 1970, lorsque par une série d’aménagements institutionnels, le Premier Ministre, en même temps secrétaire général du parti unique, sera désigné dauphin et successeur constitutionnel du Président de la république – ce n’est qu’à partir de ce moment-là que Bourguiba donnera véritablement l’entière mesure de perversité destructive.

De 1970 à 1987, e pays a vu se succéder quatre premiers ministres, Behi Ladgham, Hédi Nouira, Mohamed Mzali et Rachid Sfar. Tous les quatre ont été systématiquement présentés par Bourguiba non seulement comme ses héritiers présomptifs mais aussi comme ses fils spirituels. Ces hommes étaient différents les uns des autres, ils étaient de qualité inégale, ils ont exercé leurs responsabilités dans des environnements distincts : Ils finiront tous cependant de façon uniforme, victimes d’une authentique opération de meurtre avec préméditation. Leur mise à mort symbolique s’effectuera à la manière d’un jeu cruel et sadique, avec un art consommé du spectacle.

Le scénario obéissait à une progression en trois actes. Premier acte : Le dauphin présumé est d’abord poussé sur le devant de la scène. Bourguiba lui cède en apparence tous les leviers de commande. Il affirme publiquement la prééminence du nouvel élu. Il vante ses  mérites et le déclare apte à diriger l’entreprise après lui. Il le porte si haut et si loin que l’on s’imagine que le transfert du pouvoir est dorénavant définitif. Lui-même se fait alors de moins en moins visible, il ne manifeste plus sa présence que par intermittence, avec une discrétion inusitée. En réalité, lorsque les choses en arrivent à ce stade, le revirement est déjà programmé. Mais Bourguiba n’est pas pressé. Il prend son temps. Il veut goûter jusqu’à la limite le plaisir de persécuter celui qu’il n’a décidé de distinguer que pour mieux le perdre.

C’est le deuxième acte. Bourguiba commence par installer les contre-feux. Il suscite maintenant des rivalités et des convoitises qu’il interdisait auparavant. Il laisse fomenter des intrigues, il encourage les rumeurs et les cabales. Il tend ses filets l’un après l’autre tout en continuant occasionnellement à faire croire au dauphin qu’il lui garde toute sa confiance. Celui-ci, dont l’autorité n’est soutenue par rien en dehors de l’appui de Bourguiba, dont l’existence politique ne tient qu’à son seul bon plaisir, se retourne désespérément vers lui comme vers son unique sauveur ; il se met littéralement sous la protection de son bourreau ; il se lie le plus étroitement  qu’il peut à la corde qui va le pendre. Mais ce n’est pas encore la fin du calvaire.

Troisième acte. Le dauphin est au abois. Il a perdu toute sa suffisance et sa superbe. Le paon gonflé d’arrogance s’est transformé en un pauvre pantin pitoyable et désemparé. Les coups pleurent de toutes parts ; c’est la curée. Bourguiba assiste à l’hallali, l’œil goguenard, savourant chaque instant. Il laisse la baudruche se vider interminablement. Alors qu’il peut trancher d’un seul coup, il dépouille la bête blessée pièce par pièce. Il veut montrer qu’il n’agit pas sous l’effet de l’urgence ou de la nécessité : il fait ce qu’il fait parce qu’il peut le faire. L’extrême faiblesse du fils piétiné doit témoigner de l’omnipotence absolue du père dominateur…

Et cependant, dans un lieu quelconque de sa conscience, il se rendait bien compte qu’il lui fallait passer le témoin. Il réalisait parfaitement qu’il ne possédait plus les ressources physiques et nerveuses pour continuer. Il comprenait mieux que personne que la stabilité de l’Etat exigeait un fonctionnement régulier des institutions. Il savait tout cela- mais il ne parvenait pas à s’y résoudre. Accepter de partir, c’était accepter de se suicider pour laisser les autres vivre, il préférait tuer pour ne pas avoir à mourir.

On raconte que lors de son assassinat, César, reconnaissant son fils adoptif Brutus parmi ses meurtriers, s’écrira :  « tu quoque fili ! » (toi aussi mon fils !). le cri de César était une exclamation de douleur et d’étonnement. Bourguiba, en poignardant l’un à la suite de l’autre ses fils adoptifs, devait répéter les mêmes mots, mais avec exultation : toi aussi mon fils, tu meurs et je reste en vie !

La mort d’autrui finit par constituer la nourriture exclusive de sa propre vie. A partir du gouvernement Mzali en particulier, le dérèglement devient incontrôlable. Le chaos menaçait de partout. L’existence entière de Bourguiba avait été un mélange explosif de raison et de déraison, de lucidité et d’aveuglement, d’intelligence et de pathologie. Dans les années quatre-vingt, l’équilibre se rompt. L’irrationnel avait été jusque-là maîtrisé tant bien que mal et mis au service du rationnel, désormais c’était le contraire qui prévalait, la raison se faisait maintenant l’esclave de la déraison. L’intelligence de Bourguiba  n’était plus mobilisée que pour démolir l’édifice que sa passion avait contribué à bâtir ; Bourguibha devenait son propre fossoyeur et il entraînait le pays avec lui dans son naufrage.

Sa destitution le 7 novembre 1987 par Zine El Abidine Ben Ali, le dernier de ses premiers ministres -le dernier de ses fils- apparaît à cet égard comme une mesure salvatrice qui délivre la Tunisie de Bourguiba et libère celui-ci de lui-même.

 

 

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