11 novembre 2008

Le processus démocratique en Tunisie en panne: Une page méconnue de l'Histoire de la Tunisie

Blog de Sami Ben Abdallah www.samibenabdallah.com

 

1255744296.2.jpgExtrait de «  Ben Ali et ses faux démocrates », François BECET, p 38 et suivantes, Editions PUBLISUD, octobre 2004.Retranscris par SBA qui vous recommande d’acheter le livre.Francois BECET est journaliste à l’ALSACE où il a longtemps dirigé les services politiques. Spécialiste des questions internationales, il a effectué de nombreux séjours en Tunisie et a pu suivre l’évolution du pays

 

 

Le 7 novembre 1987, l’homme qui prenait le pouvoir plaçait son action «dans le cadre de l’ordre et de la discipline » pour «mettre fin au chaos et au laxisme ». Un an plus tard, le Pacte national «voulait réunir les Tunisiens autour d’un même consensus » et notait que le droit à la différence « ne signifie ni la sédition ni le déchirement ». On y affirmait aussi «le bannissement de l’extrémisme et de la violence ». Ces mots et quelques autres sur les partis encadrant les citoyens avaient  toute leur place dans ces textes fondateurs, mais les événements montrent que le pouvoir les a sans doute considérés plus importants que d’autres, comme l’égalité, la liberté, la pluralité dans l’opinion.

Réconciliation, responsabilité, ordre, tout cela était vraiment  indispensable pour remettre la Tunisie sur de bons rails, mais la médaille consensuelle a son revers qui s’appelle l’exclusion. des opposants, comme Mustapha Ben Jaafar résument, eux, le système Ben Ali en un mot:  allégeance.

Avant d’aborder ce thème, il faudrait se pencher sur la chronologie, les événements qui ont dicté au président sa conduite, modifié ses options de départ.


Si, au lendemain du 7 Novembre, Zine El-Abdine Ben Ali a tenu ses promesses de libéralisation et d’ouverture, il a dû ensuite, pour préserver l’unité menacée, appuyer sur le frein. Il avait gracié nombre d’islamistes que Bourguiba avait fait condamner et réhabilité le dialogue politique. Suite à la loi organique du 3 mai 1988 relative aux partis politiques, trois nouvelles formations sont autorisées, le Rassemblement Socialiste Progressiste, le Parti Social pour le Progrès et l’Union Démocratique Unitaire. Elles rejoignent l’historique Parti Communiste tunisien, le Mouvement des Démocrates Socialistes et le Parti de l’Unité Populaire. La demande du Mouvement de la Tendance Islamique de Rached Ghannouchi est rejetée car, fort logiquement, aucun parti ne doit être basé sur la religion. Cependant de militants pourront participer aux élections législatives d’avril 1989, sur des listes indépendantes.

 

Des discussions ont lieu à Carthage pour savoir si une liste «consensuelle » ne serait pas préférable à des listes partisanes. Le patron du MDS, Ahmed Mestiri, qui espère beaucoup de ce scrutin, choisit de présenter ses propres candidats. Une nouvelle fois, il est défait et estime que ces législatives restent dans la lignée instaurée en 1981 des résultats contestés, même s’il est certain que le peuple a voulu affirmer son soutien massif au nouveau régime. Tout comme d‘ailleurs l’avaient fait les partis politique.

Ahmed Mestiri décide de se retirer de la vie politique.

Ces élections se sont déroulées sur un fond qui n’a pas échappé aux nouvelles autorités, la montée de l’islamisme. Si Rached Ghannouchi choisit un exil d’où il aidera le FIS algérien, ses partisans commencent à faire peur à la société tunisienne en se livrant à des actes de violence, en demandant l’abolition du statut personnel et la reconnaissance de la charia.

 

Les islamistes réactivent leurs réseaux, gangrènent la société et cherchent à pendre le contrôle des universités. Le climat s’alourdit dans tout le pays et, aujourd’hui, il suffit de questionner pour savoir que la peur commençait à s’installer, que les gens n’osaient plus flâner aux terrasses des cafés. Les femmes, surtout vivaient de plus en plus mal cette montée des «barbus ». L’Algérie, elle, commençait à sombrer dans le pire et alimentait les craintes de la société tunisienne.

Aujourd’hui, certains veulent oublier, se persuader que le danger n’était pas si grand et que Ben Ali a surtout voulu par la répression, consolider son pouvoir personnel. Cette mémoire courte est démentie par le rappel des faits, par les violences sur les campus. Même si, au début de l’année 1990, le ministère de l’intérieur autorise le mouvement Ennahdha à publier son journal Al Fajr (l’aube), le pouvoir est bien décidé à éliminer la menace islamiste.

 

Et le président Ben Ali n’use pas de la seule répression qui n’a jamais, à travers l’histoire passée ou contemporaine, vaincu un mouvement terroriste. Il suffit de rappeler la volonté qu’il met à rénover le système éducatif pour s’en convaincre. C’est ainsi qu’il nomme Mohamed Charfi, le patron de la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme (LTDH), à la tête du ministère de l’éducation nationale et de l’enseignement supérieur. Ce militant des droits de l’homme est convaincu par la misère et le désœuvrement sans horizon pour la jeunesse ne sont pas les seuls, ni même les principaux terrains sur lesquels pousse l’islamiste capable de basculer dans le terrorisme (il l’expliquera plus tard dans son intéressant ouvrage Islam et Liberté, le malentendu historique). Le « mal » selon lui vient de l’enseignement livré dans les écoles par de maîtres, parfois  liés aux frères musulmans égyptiens, qui exploitent les énormes failles des manuels scolaires. Ceux-ci divisent le monde en deux zones, celle de l’islam et de la justice et celle des mécréants. On y attaque les mauvais musulmans qui ne font pas leur prière et qui méritent la mort, on y justifie l’esclavage et le droit pour le mari de battre sa femme.

 

Immédiatement, le pouvoir devient la cible des islamistes qui le menacent, mais Ben Ali  soutien son ministre et fait réécrire les manuels scolaires -ce qui ne sera pas le cas des pays voisins- et coupe ainsi une source «d’approvisionnement » des «barbus » dans leur combat pour imposer la Charia en Tunisie. Environ un tiers du budget est consacré à l’éducation, n’est-ce pas remarquable ?

 

En 1991, vingt-huit commissions planchent sur la réforme des manuels et, fait unique dans les annales, le président reçoit chaque jour son ministre pour faire le point de la situation.

 

Le pouvoir prend des mesures sévères de contrôle dans les universités, dont il confie la sécurité à la police et non plus aux doyens. Ce qui peut apparaître comme une restriction des libertés, mais qui se comprend mieux au regard de la situation. Tous les tunisois le savent.

1990, ce n’est pas seulement l’inquiétude qui grandit en Algérie et qui risque de déstabiliser son petit voisin, c’est aussi Saddam Hussein qui envahit le Koweït et tient tête à l’Amérique et à l’onu. si les régimes arabes se rangent du coté des Etats-Unis de Georges Bush père, les peuples penchent plutôt en faveur de l’Irak. partout, les islamistes sont au premier rang des manifestations de soutien à Bagdad.

En septembre 1990, un islamiste, Taîb Khamassi est tué par les forces de l’ordre. S’ensuit alors une vague d’arrestations, puis les premiers procès qui feront réagit la ligue tunisienne des droits de l’homme de moncef marzouki qui dénonce les tortures et les entraves à la liberté. Mais l’immense majorité des tunisiens, y compris parmi ceux qui se disent défenseurs des droits de l’homme, et les partis politiques approuvent cette chasse à l’islamiste.

 

Le feu sera mis aux poudres le 17 février 1991. Au soir de cette journée, les intégristes, qui ne cessent d’attaquer les permanences du rcd, s’en prennent à celle de Beb Souika et font brûler vifs trois gardiens de nuit. L’un d’entre eux succombera. Aussitôt, des centaines, des milliers d’intégristes sont arrêtés, parfois avec une grande violence- treize policiers seront condamnés- et des stocks d’armes saisis à Tunis et dans plusieurs villes. Les islamistes ne sont pas ces pacifistes dont parle aujourd’hui Salah Karkar, de sa résidence surveillée de digne-les-bains, oubliant le temps où il les entraînait aux arts martiaux, au combat après leur avoir fait boire du lait au miel pour leur donner des forces…

Selon les autorités, Beb Souika était la troisième phase du plan des islamistes pour s’emparer du pouvoir, les deux premières étant la distribution de tracts, puis les manifestations et attaques. Devait suivre une insurrection générale suivie d’une prise de pouvoir, grâce aux éléments infiltrés dans les forces armées. Le « Grand jour » devait être le 20 avril 1991. Ce plan déjoué, les amis de Ghannouchi ont persévéré et monté une tentative d’assassinat contre Ben Ali, prévue pour le 15 octobre 1991. Aujourd’hui, certains opposants avancent que ces menaces, tout comme celle de Coup d’Etat islamite programmé par Salah Karkar pour novembre 1987, ont été fabriquées par le pouvoir pour justifier la répression. Même si l’histoire prouvait que les risques ont été surévalués, il suffit une fois de plus de regarder à gauche et à droite pour…féliciter Ben Ali. Ne rien faire aurait livré la Tunisie aux islamistes.

Quelques  temps après les grands procès – jamais Ben ali n’a demandé de peines de mort- son ministre de l’intérieur de l’époque, Abdallah Kallel, admettait : « nous avons gagné parce que nous n’avons pas eu d’hésitations. » on pourrait traduire par : Nous avons mis le paquet et n’avons pas lésiné sur les moyens. Oui, une certaine « violence d’Etat » a été employée, certains islamistes condamnés pour avoir simplement distribué des tracts, d’autres torturés. Et si aujourd’hui, on peut comprendre les appels en faveur d’une loi d’amnistie, il ne faut pas oublier les quelques 150 000 morts algériens, les ravages de Ben Laden et ses suppôts d’Al-Quaida, ce terrorisme devenu la première menace mondiale. Qu’on le veuille ou non, la Tunisie de Ben Ali a montré le chemin…

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Si la démocratie et le pouvoir exercé par la majorité, la Tunisie en est une ; si la démocratie passe par  le multipartisme, la Tunisie en est une ; si la démocratie se confond avec la tenue régulière d’élections, la Tunisie en est une.

Si la démocratie se mesure à l’aune de la liberté de la presse ou du droit de chacun à une expression libre, la Tunisie n’est qu’en voie de démocratisation.

Le problème, le malaise viennent de l’idée que se fait la Tunisie de Ben Ali de la démocratie qui rime aujourd’hui avec bonne gouvernance.

Le locataire de Carthage a constaté les effets dévastateurs et contre-productifs au plan de la démocratisation du discours de La Baule, prononcé par François Mitterrand lors du sommet franco-africain. Le Chef de l’Etat français liait schématiquement, l’aide à l’ouverture politique. Et ce fut, dans quelques pays, l’explosion des partis politiques, il en poussait des dizaines qui revendiquaient, sinon le pouvoir, au moins une large représentation. Ils étaient tous meilleurs que le pouvoir en place, un pouvoir qui riait sous cape sachant que ce multipartisme servait en fin de compte son propre camp. Le fameux « diviser pour régner » mis à la sauce franco-africaine. Rien n’a changé et la stabilité, socle évident et nécessaire de la démocratie ne se décrète pas, mais se construit peu à peu.

Le président Ben Ali l’a compris. Sa Tunisie doit se développer sans à-coups, « digérer » une étape avant de passer à la suivante afin d’éviter tout recul, tout retour en arrière. L’exemple des voisins, de l’Afrique, de l’Amérique centrale et latine, de tout un monde…

A Tunis, le mot d’ordre est prudence, stabilité. Et cela peut énerver, à juste titre, une élite de plus en plus nombreuse qui s’est frotté à l’occident, a constaté qu’elle n’avait pas à souffrir de la comparaison et qui ne se reconnaît plus dans ce pays trop timoré et frileux à ses yeux.

Mais la Tunisie « profonde », celle de l’intérieur par opposition à la côtière, n’a pas suivi la même évolution et reste conservatrice. Prés d’un demi-siècle après l’adoption du statut personnel, elle a encore du mal, culturellement, à admettre une telle émancipation de la femme et conçoit toujours les rapports avec le pouvoir de manière traditionnelle, faite de respect et d’attachement à un chef qui doit être fort.

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la Tunisie d’aujourd’hui est dans cette problématique : à quel rythme peut-elle avancer, quel équilibre entre les justes revendications des uns et les habitudes anciennes des autres ?

s’il y a quelques années, il était pratiquement tabou de remettre en cause la vitesse d’ouverture, le parlais admet aujourd’hui la discussion et s’interroge, prêt semble-t-il, à passer à un rythme supérieur.

A un niveau diffèrent, ce genre de débat affecte tous les pays qui se posent l’éternelle question de savoir si la loi doit précéder l’évolution de la société ou seulement la traduire.

 

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à Tunis, des observateurs avertis de la vie politique expliquent que ben ali ne fait suivre les préceptes coraniques qu’en cherchant à établir un consensus aussi large que possible. C’est la société médiane qui tend à rassembler le plus possible et à gagner sans cesse sur ses bords. C’est-à-dire sur les extrêmes. Sur les islamistes de Rached Ghannouchi et Salah Karkar, sur l’extrême gauche représentée par le POCT, le Parti Ouvrier Communiste Tunisien. Les premiers veulent imposer la charia et revenir sur les droits obtenus par les femmes, même si aujourd’hui, ils se cachent derrière un discours pseudo-democratique ; le second, sorte de mouvement soixante-huitard attardé, prône toujours le changement par la révolution.

 

Ces extrêmes se retrouvent bien sûr hors consensus. Le consensus tunisien ne regroupe que ceux qui suivent les valeurs républicaines prônées par le président et consacrées par divers textes et instruments, dont le pacte national de 1988, qui tendent vers les mêmes objectifs. Seules des nuances sont tolérées dans la manière d’atteindre les buts partagés.

Et les partis politiques représentés au parlement aux cotés du RCD se contentaient de ce rôle. La situation a quelque peu changé et une véritable opposition a vu le jour avec Ben Jaafar, Nejib Chebbi et le parti Ettajdid qui a rué dans les brancards au moment du référendum de mai 2002.

Les autres, radicaux et extrémistes, se retrouvent en marge. Car ici, consensus rime avec exclusion de l’extrémisme et du totalitarisme théocratique du champ politique. Exclusions volontaires, exclusions subies, exclusions provoquées.

La question est aujourd’hui de savoir si le consensus s’est élargi depuis 1987 ou s’il s’est rétréci. Un consensus fort, un consensus étriqué ?

Nombre de personnes se disant déçues du régime ne se reconnaissent pas dans l’opposition balbutiante et partagent toujours les idéaux du 7 novembre.

Ces «déçus » voteraient encore Ben Ali, faute de mieux, ou s’abstiendraient.

L’abstention est peu évoquée à Tunis. Mais elle est au cœur de ces chiffres qui nous étonnent et nous font rire ou douter, ces plus de 99% que recueille le président.

Interrogé, il y a plusieurs années sur ces résultats qui pourraient paraître bien peu démocratiques, un ancien secrétaire général du parti au pouvoir a reconnu qu’ils étaient «gonflés » par des «petits chefs » locaux qui voulaient faire plaisir, se faire bien voir en offrant une victoire totale au président. A la même époque, c’est-à-dire au lendemain de la présidentielle de 1999, un ingénieur sympathisant du régime, mais pas « accro », estimait que toute manipulation relevait de la stupidité, le résultat le plus proche de la réalité donnerait dans les 85% au successeur de bourguiiba.

Plus de deux millions de militants au parti, des gens reconnaissants, des urnes trop remplies et l’on arrive vite à 99% et des poussières. Sans que la tricherie soit évidente, car la véritable explication est ailleurs : la Tunisie, pays de 10 millions d’habitants en compte environ 5.8 millions en âge de voter, mais seulement 3.6 millions sont inscrits sur les listes électorales.

Il serait trop simple d’affirmer que « les sans carte » sont tous des opposants, mais ils sont nombreux qui m’ont  avoué, parmi ceux qui critiquaient la fermeture du jeu politique, n’avoir jamais voté, ni même demandé une carte d’électeur. Oubliant que mettre son bulletin dans l’urne est un des premiers gestes de la démocratie.

Depuis le début de l’année, une grande campagne d’inscription sur les listes électorales a été menée à travers tout le pays. Fin avril, elle avait permis d’augmenter de 20% le nombre d’inscrits.

Cela devrait se traduire dans les résultats du 24 octobre et le score du président pourrait baisser. A moins que la base présidentielle ne s’élargisse davantage et ne fasse mentir les analyses faisant état d’une augmentation du nombre des « hors consensus ».

Dans l’entourage présidentiel, certains conseillers évoquent la réélection de Jacques Chirac qui a, dans certains villages, réalisé de scores proches de ceux connus en Tunisie. Ils soulignent qu’il s’agissait d’un moment particulier, d’une circonstance exceptionnelle, que la démocratie imposait à tous de voter pour le président sortant. S’ils ne le disent pas expressément, ils laissent entendre qu’il en va de même en Tunisie, que le vote ben ali est le seul utile…

A l’instar de l’école, s’il fallait rédiger un bulletin de fin de mandat, on y lit : très bon élève qui ne manque pas d’ambition, mais n’a pas encore atteint l’excellence. fort en certaines matières, notamment l’économie, le développement et la religion. Doit faire des progrès en droit pour arriver à concilier en bonne harmonie le sien et celui des autres et mieux refléter le personnage chaleureux qu’il est en réalité. Est capable de mieux faire. Peut aussi adopter un style plus décontracté.

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