07 septembre 2008

Tunisie, Au revoir papa: Parcours d’un juge,feu Mohamed Ben Abdallah, servir "la République" et mourir "injustement"

Blog de Sami Ben Abdallah www.samibenabdallah.com

 

Merci à l’avocat Salah Lakdhar. J’espère  en faire autant pour vos enfants.
Merci à Abdelwahab Ben Ameur – paix à son âme- ex premier président de la Cour d’Appel de Tunis.
Merci à beaucoup de juges, avocats et  amis. Ils se reconnaîtront…
Merci à la famille Larbi Hachem qui jeune, m’a rempli de toute son affection. A Mohamed Larbi Hachem –Paix à  son âme- Avocat, professeur de droit et membre du Conseil Constitutionnel en Tunisie et un  "père"- Paix à ton âme-,

à ses enfants, leur mère Leila et à Badreddine.
A ma mère, à ma famille, à  Fl…, à  Ra..,à Ry…et Al…

A mon père: Au lendemain de ta mort, je te l’ai promis… Durant ces années, personne ne m’a aidé. Je suis arrivé tout seul.

Erreur médicale ?
À la mémoire de Mohammed Ben Abdallah
Parcours d’un juge : Servir la République et mourir «injustement »

 












C'était en  2005

J’écris ce témoignage à l’occasion de l’anniversaire de mon père. Il aurait pu avoir aujourd’hui 69 ans. Il ne les a pas. Il est décédé le 23 août 1994 suite à une simple opération d’appendicite dans un hôpital tunisien. Il n’y a rien de plus bénin qu’une opération d’appendicite. Cependant, en Tunisie, on peut en mourir. Mon père y a laissé sa vie. J’écris aussi pour mes frères et ma mère. Ils ont souffert depuis sa mort de l’oubli, de l’ingratitude et de l’injustice. Sa mort nous a plongés dans le désarroi d’un questionnement existentiel et d’une crise d’idéaux. A quoi bon être honnête, intègre et servir dignement la République dans ce pays si c’est pour mourir injustement ?



Mohammed Ben Abdallâh, le père que j’ai connu


Né un certain janvier 1935 dans une famille modeste, il est l’aîné de ses frères et sœurs. Depuis son plus jeune âge, il est responsable de la prise en charge de sa famille et doit subvenir à ses besoins. Il suit ses cours au lycée ainsi qu’à la mosquée Ezeitouna, ce qui apportera un certain calme et une sagesse à sa personne. Obtenant son baccalauréat, il suit des études en Droit et travaille comme instituteur en parallèle.

« Jeune, J’étais déjà un chef de famille, je devais travailler, je passais toujours mes examens dans la session de septembre, je n’avais pas le choix », me dit-il, « toute l’année j’étais pris par mon travail d’instituteur, il m’arrivait faute de moyens de recopier des livres en entier faute de pouvoir les acheter ». Obtenant sa maîtrise, il travaillera à l’inspection de travail avant de passer le concours de magistrature et de réussir.

Au départ, il sera nommé juge d’instruction, une discipline qui ne coïncidait pas avec son tempérament, il sera alors muté dans la magistrature où il continuera sa carrière au tribunal de première instance de Tunis, et ensuite à la cour d’appel de Tunis où il fera ses preuves dans le référé. Une chambre très difficile et où la charge de travail est dure, les juges n’y passent en moyenne que deux ans, il en passera quatre mais au prix de sacrifices familiaux : travailler 14 h par jour et être privé de sa famille.

Sa compétence lui a valu la considération du président de la cour d’appel de Tunis, qu’il remplacera en été. De l’aveu de ses collègues, c’est un travailleur, un homme modeste et qui se veut discret. En dehors de la Cour, il ne veut pas qu’on l’appelle « Monsieur le Président » (Formule honorifique) maître Chedli Ben Younes a relaté dans le mensuel des juges une des histoires qui le distinguait :

« Depuis qu’il était instituteur, il avait l’habitude de faire tailler ses vêtements chez le tailleur du quartier qui, le voyant avec son cartable qui l’accompagnait depuis 20 ans, le prit pour un instituteur. Il ne sentait pas le besoin de lui révéler sa fonction jusqu’au jour où il passa et trouva le tailleur triste. Il avait un procès avec le propriétaire du local. Le lendemain, ce fut une surprise pour le tailleur de voir son ami " instituteur " président du jury, qui l’ayant aperçu, se pencha sur le dossier et ne leva plus la tête.

" J’avais peur qu’il me reconnaisse " dira-t-il à ses collègues. À la sortie, le tailleur l’attrapa " Mais vous êtes un juge!". Il lui répondit qu’il n’avait pas son dossier, il ne faisait que remplacer un collègue. En vérité, il a reporté le procès à une date postérieure et passa le dossier à un collègue.

" Passer l’affaire à un collègue quand il connaissait un des justiciables ". C’était une pratique qui le caractérisait au point que les justiciables appelèrent la chambre qu’il présidait " La chambre de la justice" (Al Haq). Face à ceux qui lui reprochaient son déphasage avec le temps et son manque de souplesse, il répondit inlassablement " personne ne sera avec moi au tombeau ".

En août 1993, Mohammed Ben Abdallâh est nommé premier président à la cour d’appel de Sfax, devenant ainsi membre du conseil suprême de la magistrature. Il passera une année loin de sa famille avant qu’il soit promu en août 1994 comme président de chambre à la cour de cassation lors du conseil suprême de la magistrature qui s’est déroulé le 9 août en présence du président de la République. Deux jours après, il entrera dans un hôpital public, pour se soigner d’une appendicite. Il sortira le 23 août 1994 dans une soute, décédé à l’âge de 59 ans. Mohammed ben Abdallâh est l’époux d’une institutrice et le père de quatre enfants.

Le Drame shakespearien

Le 11 août 1994, il se présente à l’accueil d’un hôpital public, il souffre d’une appendicite, une opération sans problèmes, mais la sienne s’avérera mortelle. Alors qu’on attendait sa sortie, sa situation se compliqua soudainement, son entourage commençait à sentir le drame, et se précipita pour lui rendre visite. Il y eut tant de visiteurs dont ses collègues que les médecins et les infirmiers sont choqués " Mais qui est ce monsieur le président ? " murmure-t-on, on a consulté sa fiche de renseignement et on a trouvé dans la case " fonction " un simple fonctionnaire. On sentit la gêne et la tension qui commençait à envahir toutes les discussions au fur et à mesure que son état de santé se compliquait. Des bruits de couloir commençaient à circuler : y a-t-il eu une erreur dans la première opération ? Personne ne le saura. Entre-temps, il a fallu des efforts considérables pour convaincre le chef de service de l’époque (un membre du comité central du RCD) pour venir assister à la seconde opération. Ils lui ouvrent donc le ventre de nouveau afin de comprendre ce qui s’est passé. Les médecins sont unanimes : " tout s’est fait dans les règles de l'art ". Le chef de service se montre même ferme, " croyez-vous qu’on va le guérir ou le tuer ? ".Chaque jour, mon père s’enfonce encore plus alors que les médecins disent qu’il ne comprenne pas son cas : " Il a un microbe puissant qui a pu résister à trois antibiotiques, les plus forts ". Cependant, comment a-t-il pu l’attraper, lui qui jusqu’au 11 août il ne souffrait de rien ?

Les médecins n’ont pas de réponse et les bruits de couloirs continuent : " Y a-t-il eu une erreur dans la stérilisation du matériel avec lequel il a été opéré ? Ou une erreur d’appréciation quant à la gravité de son cas, lui qui a trop attendu dans l’urgence ? ".

Personne ne le saura sauf les médecins qui l’ont opéré. Mais pour eux " tout s’est fait toujours dans les règles de l'art ".

Quatre jours plus tard, son cas devient alarmant. Une fièvre bizarre envahit son corps. Durant neuf jours elle oscillera entre 39 et 41 degrés. Ils continuent à lui administrer des antibiotiques. Ils multiplient les scanners. Les médecins disent qu’ils ont besoin de sang, de beaucoup de sang. Une dizaine de personnes se proposent comme volontaires pour en donner. Entre-temps, il a fallu toute la bonne volonté de nombreux amis de la famille pour convaincre la banque de sang de nous laisser acheter d’autres plaques. Des dizaines de personnes lui rendent visite chaque jour. Nous avons contacté tous les médecins que nous connaissons, les amis, les amis des amis. En vain. Il commence à tomber dans des comas profonds. Il n’arrive plus à reconnaître les siens. Il est victime de troubles de mémoire. Sa langue devient lourde. Il n’arrive plus à prononcer les mots correctement.

Autour de lui, les machines se multipliaient. Pourtant, le 11 août, il s’était présenté pour se soigner d’une appendicite.

L’ironie du sort

On a voulu alors le transférer de l’hôpital vers l’hôpital militaire ou vers une clinique en France. Le premier refusa " Ce n’est pas n’importe qui et on ne peut pas assumer une telle responsabilité sachant qu’il n’a pas été opéré chez nous ". (L’ironie du sort faisait que le 9 août 1994 lors de la réunion du Conseil Suprême de la Magistrature à laquelle mon père a assistée, il avait été décidé que les juges -tout comme les militaires- bénéficieront des soins de l’hôpital militaire hautement équipé). En outre, ses médecins directs –le chef de service en premier  - refusent le transfert. Comme si ça ne nous suffisait pas ! " S’il quitte cet hôpital, il sera sous votre responsabilité et puis que diront les collègues, qu’on n’a pas pu soigner notre patient ? ". Ainsi, nous dit-on. " Mais docteur ! Qu'est-ce qui compte le plus pour vous, la vie de votre patient ou votre réputation ? ". En toute froideur, il répondra " Les deux ", une phrase terrible qui restera gravée dans le cœur et la mémoire des présents. Le blocage ainsi maintenu, il ne sera transféré nulle part.

Désespérés, nous appelons alors le ministère de la Justice pour demander de l’aide. " Mais faites quelque chose !".Le Chef du cabinet du Ministre nous fera remarquer que " Nous surestimons la gravité de la situation " que " nous étions emportés par notre hystérie " et qu’ils " sont en contact quotidien avec hôpital ainsi que le cabinet du ministère de la Défense afin de régler son transfert. Nous contrôlons la situation, rassurez-vous, ce n’est qu’une appendicite. Le Ministre suit l’affaire ". Nous entendions ces phrases répétées presque mécaniquement chaque fois qu’on a eu le malheur de se montrer " hystérique ".

La présidence de la République

Vu le blocage, je me suis décidé à prendre contact avec la présidence de la République. D’abord à travers un télégramme urgent au Secrétariat. Ensuite en appelant " directement " au téléphone. À 23h, on nous répond. On se présente, on évoque le cas de mon père. Mon " interlocuteur " se montre étonné au départ par ce qui arrive. Il nous promet de rappeler dans une demi-heure. Chose faite. Il nous demande d’aller voir le lendemain à l’hôpital militaire… un général qu’il a nommé qui prendra en charge l’affaire. La nuit, nous n’avons pas presque dormi. Mais nous nous sentions rassurés. Que pouvions-nous faire de plus que de contacter la présidence de la république ?

Le lendemain, à 8h j’étais avec ma mère à l’hôpital militaire. Nous avons attendu. En vain. Nul ne semblait au courant. Nous sommes repartis. La lueur d’espoir que nous avons cultivée s’est éteinte. Depuis, en se rappelant les circonstances de la mort de mon père, aucun membre de ma famille ne veut se rappeler cet épisode. Nous nous sommes autocensurés. Il y avait la peur de s’avouer, qu’enfin, rien n’a été fait pour mon père. Absolument rien.

Aujourd’hui, 11 ans après, je n’ai jamais compris en quoi le cas de mon père était si " problématique ".

Il est décédé

Le drame prit fin le 23 août quand dans un acte désespéré on le transféra dans une clinique privée, il mourra deux heures après. Un membre de ma famille élargie était à ses cotés. Il disait " que le sang coulait de tout son corps, il avait un chiffon dans sa main et un sceau pour l’assécher ".

Dans ses médecins, nous avons découvert " soudainement " un sens du fatalisme. Ils diront, " C’était écrit, Dieu a voulu ainsi. Soyez-lui gratifiants, s’il avait vécu, il vivrait handicapé sur un fauteuil roulant, il sera atteint de troubles de mémoire et ne pourra plus reprendre son travail ". Il souffrait pourtant d’une appendicite et selon les médecins " tout à été fait dans les règles de l'art " et jusqu’au 23 août –soit le jour de sa mort- le cabinet du ministre de la justice nous disait " Nous contrôlons la situation et vous surestimez son cas, ce n’est qu’une appendicite et nous sommes en contact quotidien avec l’hôpital militaire pour le transférer ".

Le jour de l’enterrement, j’ai pris mon courage à deux mains pour appeler le cabinet du ministre de la justice. Le chef du cabinet n’avait même pas le courage de me répondre au téléphone. J’ai laissé un message à sa secrétaire : " Dites-lui de ne pas venir. Je ne voulais pas de sa présence ni de celle de son ministre. Leur présence cautionnera cette hypocrisie entretenue sur un supposé encadrement et suivi d’un haut fonctionnaire qui a sacrifié sa vie pour servir la République. Ils n’ont rien fait. Nous n’avons pas à recevoir aucun message de condoléances de leur part. Surtout pas d’eux ". Aucun d’eux n’est venu. Il s’est contenté d’envoyer un télégramme en son nom et au nom du ministre. Je l’ai déchiré.

Parmi les présents le jour de l’enterrement, il y avait le président de la Cour de cassation qui chuchotait que " mon père avait un cancer ", j’ai répondu en prenant les présents à témoin, qu’il était mort bien avant de l’indifférence et la négligence avec laquelle son cas a été traité. " Ne vous ai-je pas appelé au téléphone afin d’intervenir ? ". À chaque fois, " vous m’avez rassuré en me disant que nous surestimions la gravité de son cas ". L’homme rougissait. Il avait presque les larmes aux yeux et présentait ses excuses à ma mère. C’était trop tard. Mon père était mort.

J’ai entendu la même chose d’une dizaine de procureurs, de présidents de cour à qui nous avons demandé de l’aide. Nous avons téléphoné quotidiennement au Chef du cabinet du ministre de la justice, nous avons contacté la présidence de la République. Trois jours avant la mort de mon père, un membre de ma famille élargie nous disait : " la présidence de la République a entamé une enquête officieuse… elle va intervenir ". Rien n’y fit. Absolument rien.

Lors de l’enterrement de mon père, il y avait des centaines de présents. Des anciens ministres, des présidents de cours, des avocats…pourtant, dès la fin de l’enterrement, il n’y avait plus personne sauf une dizaine d’amis de mon père qui sont restés fidèles à sa mémoire. C’est eux qui nous ont aidés plus tard à résoudre les problèmes auxquels ma mère a dû faire face.

Ceux qui ont ensellé, mon père diront en toute innocence " puisse le bon Dieu, pardonner un jour, à ceux qui l’ont opéré, le fait qu’il meurt en silence ; il ne méritait pas une telle mort ".Il n’y a pas de mort intelligente, il n’y a pas de mort juste, mais sa mort était très " naïve ", elle était aussi " injuste ".

L’enquête : Quête d’une vérité satirique et occultée

Je n’étais pas convaincu des circonstances de la mort de mon père. Je n’étais pas le seul. Sa mort est devenue un sujet tabou dans la famille. Elle nous a plongé dans le désarroi d’un questionnement existentiel et d’une crise d’idéaux. A quoi bon être honnête, intègre et servir dignement la République dans ce pays si c’est pour mourir injustement ?

Mon père était plus qu’un exemple pour nous tous. Nous récusions son intransigeance morale, sa modestie et son manque de souplesse. On le trouvait déphasé avec son temps. Il nous interdisait de profiter des privilèges dûs à son statut social. " Il faut que vous compreniez que je ne suis pas un juge, je suis un modeste fonctionnaire. Point. A 60 ans, j’aurai ma retraite et je redeviendrai un citoyen ordinaire, vous devez vous accommoder de cette réalité dés maintenant ". Il était le premier à nous montrer l’exemple. Lors des contrôles de la police, il ne montrait jamais sa carte d’identité, il sortait son permis. Il ne voulait pas qu’on voie qu’il était juge et qu’il ait un traitement de faveur. Une fois, un de nos anciens voisins a commis une infraction en construisant sa maison. Il a essayé de trouver avec lui une solution à l’amiable. En vain. Le voisin ne voulait rien entendre. Il disait qu’il connaissait des personnes " haut placées " et qu’on ne pouvait rien faire. Il a fallu toute l’insistance de la famille pour convaincre mon père d’intenter un procès contre lui. Chose faite. Mais le procès fut intenté au nom de ma mère, en son nom de jeune fille. Il était méfiant à l’idée que le secrétariat du tribunal fasse le rapprochement entre le nom de ma mère et lui et que cela le favorise au niveau du jugement.

Cependant, au fond, nous l’admirions. Il insistait pour que nous réussissions nos études et que nous comptions sur nous-mêmes. Il était un musulman très pratiquant, mais il ne nous a jamais forcé à quoique se soit. Il me disait toujours que " si tu as des principes et des valeurs auxquels tu crois, tu dois les défendre tant que tu es convaincu de leur justesse, peu importe le prix à payer " …" Tu ne dois, pas compter sur moi pour intervenir en ta faveur le jour où tu auras des problèmes, il faut que tu assumes, tout seul, il faut que tu sois cohérent avec toi même ". Il disait qu’il était prêt à sacrifier la moitié de son salaire pour nos études. Pour lui, c’était peut-être sa revanche par rapport à la pauvreté qu’il ait vécu jeune. À sa retraite, il voulait partir à la campagne s’occuper d’un terrain agricole afin de retrouver la simplicité de la vie.

Nous admirions son obstination, le fait qu’il avait " résisté " aux tentations, qu’il n’a pas cédé aux pressions et qu’enfin, en dépit du fait qu’il dérivait d’une famille si pauvre, il a pu réussir dans sa vie. Un juge m’avait dit une fois, «ton père n’a jamais fait partie de clans, a toujours résisté aux pressions.  Beaucoup  étaient mécontents car il respectait toujours les lois et refusait les compromissions. Il a poussé les autres à le respecter ».

Une fois, c’était la seule d’ailleurs. Mon père  s’est ouvert à moi  pour me raconter  un événement qui aurait pu changé sa vie. C’était au début de 1987, une femme  qui prétendait connaître un responsable très puissant l’avait menacé s’il ne prononçait pas un jugement en sa faveur. Il n’a rien dit. Jusqu’au jour des délibérations, il a refusé de prendre ce responsable au téléphone, demandant à sa secrétaire de lui dire qu’il était toujours absent. Le jugement n’était pas en faveur de cette femme. Elle lui a promis qu’il sera muté au sud et qu’il n‘aura plus de promotions. «  Qui était ce responsable papa ? et pouvait-il vraiment te punir ? » lui avais-je demandé ?. « Oui, il le pouvait avec un trait de plume. Il m’a eu  à la fin au téléphone et il m’a reproché  mon « inflexibilité ». mais  il n’a rien fait et après novembre 1987, il a été mis en retraite ». m’a-t-il dit. Quand j’ai appris le nom  du responsable, j’étais étonné qu’un juge modeste comme mon père puisse lui résister. Sinon mon père a toujours refusé de nous raconter ce qu’il vit dans ce travail, soulignant qu’il était tenu par le secret professionnel et un engagement moral envers les justiciables. En dépit de toutes mes provocations, je ne l’ai jamais entendu exprimer le moindre avis politique. « Un juge doit être neutre sinon, il jugera en fonction de ses affinités politiques…ça ne sera plus une justice » me dit-il.

Sa mort dans de telles circonstances était un coup dur pour nous tous. Aux questions cyniques des amis, je n’avais pas le courage de répondre. Parfois, je sentais l’hypocrisie des gens et leur cynisme quand ils m’interrogeaient : " de quoi est donc mort ton père ? " " S’il est mort d’une erreur médicale, pourquoi vous n’intentez pas un procès ? "… " Comment supportez-vous toutes ces tracasseries administratives…mais votre père n’avait pas d’amis ? "… Que vais-je leur dire ? Que hormis une poignée de juges et d’avocats, le reste nous martèle " que votre père ne nous rendait pas service ? ", que " son erreur est qu’il n’était pas un juge corrompu ! "… que ce " pays ne reconnaît pas l’intégrité et l’honnêteté auxquels il réserve l’ingratitude et le mépris ! ".

J’entrepris une démarche individuelle et j’envoyai une lettre au président de la République pour demander l’ouverture d’une enquête officielle. Je ne me faisais aucune illusion sur les résultats auxquels elle pourrait aboutir. Les erreurs médicales en Tunisie sont un sujet des plus tabous. D’autant plus que dans l’entourage de la famille, tout le monde me décourageait de le faire. Nul ne voulait m’aider. Depuis, ce fut la rupture. Ma lettre en poche, je fis le tour des rédactions des journaux. Aucun ne voulut la publier. Un quotidien m’avait suggéré des modifications en vue d’une publication. J’ai refusé. Ses modifications allaient changer complètement le sens du message. Je n’avais pas à " remercier " quiconque. " Ils " n’ont rien fait pour mon père à ce que je sache.

Devant le blocage, je me suis décidé à écrire une lettre des plus provocante à la présidence de la République. J’écrivais : " mon père est mort dans ce silence, parce qu’il n’était pas de ces responsables corrompus, courtisans qui monnayaient sa dignité contre l’allégeance ". S’il était de ceux-là, il aurait eu, droit à toutes les sollicitudes ou peut-être serait-il encore, de ce monde. Une semaine plus tard, le cabinet du ministre de la santé me téléphona. Je fus reçu par un professeur en médecine. Il m’informait que pour faire suite aux " instructions " qu’il avait reçues, il avait engagé une enquête et qu’il était en mesure de m’apporter les éclaircissements nécessaires. Il insista sur le fait que l’entrevue qu’il avait bien voulu m’accorder était " amicale ", sinon, j’aurai pu avoir " des problèmes " suite à une lettre dédiée à la mémoire de mon père parue à l’hebdomadaire Réalités. A l’en croire, deux passages pouvaient me valoir un procès en diffamation. Dans le premier j’avais écrit " Si je n’avais pas confiance dans ce pays, je dirais que mon père est mort injustement ". Dans le second, " il est mort dans un silence auquel ont participé quelques-uns ".

« Officiellement », l’enquête a révélé que l’état physique du citoyen Mohammed Ben Abdallâh quand il s’est présenté à l’urgence fut anormal. C’est tout juste si son état n’avait pas rendu malades les médecins qui l’ont opéré ! Avec beaucoup de peine, monsieur le professeur a pu m’expliquer les anomalies qu’il avait découvertes.

Je lui posais une question, pourtant simple : " Je veux savoir de quoi est mort mon père, je veux savoir répondre à mon fils un jour quand il me posera la question : Mon père, de quoi est mort grand-père ?".

Face à cette question, mon interlocuteur était plus que gêné… il finit par me répondre " Moi non plus, je ne le sais pas, il n’y a que des hypothèses, celle d’une leucémie ou d’un choc thermique ".

Une Revanche contre l’Histoire… un jour viendra

Aujourd’hui, en publiant ce témoignage que j’ai conservé dans ma mémoire depuis 11ans, c’est une revanche contre le complot de l’hypocrisie avec la lâcheté des uns, et la connivence de l’oubli avec le silence des autres. Ils se reconnaîtront. C’est une revanche contre l’Histoire. Une victoire symbolique. A l’époque, " Ils " m’ont dit " Veux-tu faire une affaire d’opinion publique ", " glisser l’affaire dans un terrain judiciaire escomptant la solidarité des juges avec un des leurs ? ". Les choses ne se passeront pas ainsi.

C’était il y a onze ans, mais c’est comme si c’était hier, sauf que la mémoire meurtrie est aujourd’hui nue. L’hémorragie du sinistre silence s’accentue. La vérité se délivre de la déchéance. Elle n’est plus sujette à l’oubli par devoir de connivence. Elle s’émancipe, devient libre, s’impose pour ne plus se taire.

Le lendemain où le devoir de mémoire se joindra au devoir de vérité, est " un jour qui viendra ".Ne vous en inquiétez pas ; il prendra soin de lui même. À chaque jour suffit sa peine.

Après onze ans

Aujourd’hui encore, je ne cesse de me rappeler les dernières phrases de mon père. C’est que quelques minutes avant sa mort, il disait à ma mère que " si le Tout puisant avait décidé de sa mort, il l’acceptait de bon cœur……Et qu’il ne voulait pas que nous fassions des problèmes avec l’administration ". Savait-il que sa mort susciterait autant de conflits, de divisions au sein de la famille ? Je ne cesse de me rappeler son sourire, humain, rassurant, moqueur qui traduit la futilité de la vie. Était-il convaincu qu’on ne pouvait rien faire pour comprendre comment on pouvait mourir d’une appendicite… à moins qu’il n’y ait eu une flagrante erreur médicale, et qu’" ils " aient dû la couvrir plus tard !

Tous se rappellent, d’un " juge honnête, intègre et compétent ". Il n’y a pas que lui. En Tunisie, il y a des juges honnêtes, anonymes, qui essaient tant bien que mal de militer pour l’indépendance de la justice, de servir la République et de rendre justice…souvent dans la douleur.

Pour le reste, il y a une justice immanente à laquelle nul n’échappera. Et dans l’attente, il y a des centaines de Tunisiens qui ont vu leurs proches mourir à la suite d’erreurs médicales. Ils se sont tus. Que pouvaient-ils faire d’autre ?

Il doit y avoir une revanche contre le silence. Ce n’est pas une fatalité de mourir de la sorte. Il n’y a pas de mort " juste ", mais il y a une mort " injuste ".

Leur deuil continue…


Des années après

Ce n’était pas facile pour moi de tout dévoiler.

Aujourd’hui encore, on me rapporte, les "reproches ", les "conseils " et les " mises en garde " de personnes qui se prétendent être …, qui prétendent avoir …. " Il n’aurait jamais dû écrire ce qu’il a écrit ", " il n’aurait jamais dû publier tout cela " disent-ils . Je ne me suis jamais senti concerné par ces remarques.

Au lendemain de la mort de mon père, je  lui ai promis de dire ce que j’avais sur le cœur. Je l’ai fait. Mes proches ne m’ont jamais encouragé dans ce chemin que j’ai choisi. Mais je sais que c’était une sorte de libération pour eux que je le  dise. C’était aussi une sorte de revanche symbolique pour moi d’avoir pu dire, des années après, ce que je n’ai pas pu dire à Tunis.

Il n y a rien de politique dans ce que je dis, mon père n’a jamais statué dans la moindre affaire politique !

J’ai  connu des personnes qui se sont réjouis en voyant mon père mourir de la sorte. Oui,"  il ne rendait service à personne et avait une confiance inébranlable dans les lois…vous voyez où cela l’a conduit ? ". Et je leur disais:  " Mais il est mort dignement alors que vous mourrez dans la lâcheté .Il a servi la république quand vous, vous ne servez que vos intérêts mesquins ! Quand à vos fortunes...Moi je sais  comment vous les avez construites".

Au revoir papa

Tu es parti si vite. Depuis mes 20 ans, j’ai voulu te ressembler, mais il m’a fallu des années pour comprendre que c’était si difficile. ça m’est arrivé même de t’en vouloir tu sais ? Car même mort, tu as continué à influencer ma vie. Etre ton fils était une lourde responsabilité.

Adolescent, ça m’est arrivé de penser que tu étais si naïf et déphasé avec ton temps. Ton légalisme ! Ton humilité, cette rigueur morale …et tant d’autres choses en toi.

Ta mort m‘a plongé dans une crise existentielle et d’idéaux : Qu’as-tu fais pour mourir ainsi ? A quoi bon être honnête et juste dans ce pays si c’est pour mourir de la sorte ? Et puis toutes ces personnes qui t’ont en voulu même mort ? Combien elles sont petites et lâches..…

Vois-tu, je suis parti en France. Tu me l’avais promis. Te rappelles-tu ?J’ai choisi ce chemin si difficile comme je te l’avais toujours promis. Te rappelles-tu ce que je te disais quand j’avais 5 ans quand on était sur la plage…

Il m’a fallu des années pour que je comprennes que tu n’étais pas si naïf, et que tu n’étais pas déphasé avec ton temps. Comment as-tu pu résisté aux pressions ?Gardé cette modestie et cette humilité qui te caractérisaient ? Ne pas être ébloui par le pouvoir ? résisté aux tentations ? Tu voulais passer inaperçu, tu ne cessais de me dire que je devais assumer ce que je voulais faire tout seul…

J’ai pris de toi ton amour pour la justice, l’amour pour cette Tunisie, ces gens anonymes, sans voix, qui méritent d’être défendus. Oui tu avais raison : " les hommes passent, mais le pays reste et la République est éternelle ".

Aujourd’hui, je vis en France, la liberté, la démocratie, ..oui papa, notre Tunisie y arrivera aussi. La Tunisie mérite aussi, les Tunisiens méritent de vivre dignement et  libres dans leurs pays. A Paris, ce qui m’a manqué, ce sont ces heures que je passais devant ton tombeau chaque vendredi à réciter du Coran …

Papa, tu sais? Sur nombre de  sujets, je ne partage pas ta vision des choses. Depuis quelques années, j’ai cessé de vouloir t’imiter, mais tu ne peux pas imaginer combien tu m’as poussé à te respecter. Je ne suis pas le seul, je rencontre des gens qui t’ont connu, des politiques, des juges, des avocats, et des gens ordinaires, tous se rappellent d’un juge intègre, droit et compétent. Non tu n’es pas parfait, mais tu avais un si fort caractère et tu étais si humble, et  si  légaliste. J’ai respecté en toi ta loyauté et ta fierté que tu m’as transmise…

Depuis ta mort, je me suis senti en deuil, je n’ai pas pleuré du tout durant l’enterrement, je n’ai pas voulu recevoir de condoléances et j’en veux pas toujours tu sais ! 14 après, je crois toujours que tu ne méritais pas de mourir de la sorte.
Je me rappelle toujours tout ce que tu me disais, ton sourire humain, rassurant, moqueur, de ceux qui t’ont en voulu vivant et mort. Car tu leurs faisais sentir, sans le vouloir peut être, combien ils étaient petits, lâches, corrompus, injustes…

Papa, je pourrais bien t’écrire des choses, mais sache que j’étais très fier d’être ton fils et d’avoir  fait avec toi un bout de chemin…maintenant ce chemin je le continuerai tout seul. Tu as écris ta propre histoire, il m’appartient maintenant d‘écrire la mienne.

Saches que je t’aime beaucoup et que tu manques à nous tous.
Au revoir papa

Ton fils Sami



 20 Avril 2009

Au revoir papa...vraiment
Papa. ta mort m'a réellement affecté et j'ai vécu une rupture depuis avec tous. Durant ces années, tu ne peux pas imaginer les problèmes , les déceptions, les échecs, les coups bas, les ruptures ....que j'ai eus et tout le mal que j'entendais sur moi. J'ai vécu une crise d'idéaux: A quoi bon être intègre et honnête dans ce pays, si c'est pour mourir dans une telle injustice un jour.
Papa. J'ai fait ce que j'ai promis de faire.J'ai fait mon devoir envers toi.Tu as fais des choses pour moi, je te devais ça. Tu peux maintenant reposer en paix.
Papa. J'ai décidé de tourner la page.Durant ces années, je me suis retrouvé souvent seul. Tout était difficile. Je me suis rappelé la promesse que je t'ai toujours faite: jamais un pas en arrière quel que soit le prix...et j'ai toujours tenu...
Papa: Je te dis au revoir. J'espère te revoir un jour dans l'au-delà car tu m'as réellement manqué durant ces années. Paix à ton âme
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